Apocalypse
La radio évoquait une pandémie.
Une autre.
La dernière avait décimé la population.
John venait de quitter le travail. Il rentrait chez lui.
La noirceur dissolvait les dernières lueurs du jour. Une bruine fine tombait sur les piétons. Ils marchaient d'un pas nerveux, sans se parler.
Mary préparait le repas en silence.
Ses gestes suivaient le rythme des pas dans la rue.
Elle posa l'assiette devant John, puis resta immobile, les mains appuyées sur le comptoir.
Le bulletin télévisé finit par confirmer ce qu'ils redoutaient.
« …donc, dès demain, tous les commerces seront fermés, et ce, jusqu'à nouvel ordre. Vous pouvez prendre une marche, en demeurant à distance des gens que vous ne connaissez pas. Ou alors, restez chez vous. »
Mary baissa les yeux.
La précédente pandémie avait emporté son père, sa mère et sa sœur aînée.
John la regarda.
Il connaissait ce silence.
Il fallait improviser.
Prendre les devants.
— Partons pour la campagne.
Mary secoua lentement le chiffon qu'elle tenait devant l'évier.
— Cette idée ne vaut rien.
— Ça nous occupera.
Un silence.
Elle leva les yeux vers lui.
Un sourire à peine perceptible passa sur ses lèvres.
— Nous allons prendre le break. On le remplira comme jamais auparavant.
Elle marqua une pause.
— Notre chalet est une bonne idée.
Chapitre 2
Sur la route
John consulta le tableau de bord.
— On a oublié l'essence.
Mary déplia la carte sur ses genoux. Elle la froissa entre ses doigts.
— Le village de Klingle est à l'ouest. On a une bifurcation sur la droite… bientôt.
John quitta la route.
Quelques minutes plus tard, son regard se fixa sur l'horizon.
La station-service apparut.
Mary replia la carte.
Elle regarda les maisons qui bordaient la route.
Aucune lumière.
Elle boucla sa ceinture.
— Faites le plein.
Le vieux pompiste ne répondit pas. Son regard dur se posa sur eux. Il décrocha brusquement le pistolet de la pompe.
John descendit.
Un bourdonnement flottait dans l'air.
— Il y a un étrange bruit. C'est toujours comme ça à Klingle ?
Le pompiste secoua la tête.
— Non.
Il regarda les arbres.
— Ils sont infectés par je ne sais quoi. Ça doit être le vent.
John suivit son regard.
— Voilà qui est étrange.
Le pompiste resta silencieux quelques secondes.
— Ma belle-sœur habite à Galkenny. On essaie de la joindre depuis trois jours.
Il baissa les yeux.
— Même le presbytère ne répond pas.
John regagna la voiture.
Le pompiste s'éloigna dans le rétroviseur.
Ils roulèrent longtemps à l'extérieur de Klingle avant de trouver un échangeur qui les ramena sur leur route.
La grisaille s'épaississait.
Ils croisèrent une ferme.
Aucune activité.
Deux hommes se tenaient près d'une machine agricole. Ils fixaient la route.
L'un d'eux tenait un fusil, le canon dirigé vers le sol.
John ralentit.
Puis il accéléra.
Aucune raison de s'arrêter.
Quelle chance.
Plus loin, le paysage changea.
John resta silencieux.
La verdure avait disparu.
Les champs étaient gris.
Des animaux morts jonchaient les fossés.
Mary porta une main à sa bouche.
La radio de la Skoda s'interrompit.
Un bulletin spécial.
Une voix laconique rompit le silence.
— Ce n'est pas une pandémie, comme nous l'avons cru tout d'abord. Nous sommes face à un scénario d'apocalypse. N'approchez plus personne, à moins qu'elle ne vive avec vous. Restez éloignés des endroits où souffle le vent et, surtout, des arbres.
John immobilisa la voiture.
Mary ouvrit la portière et descendit.
Elle resta debout au bord de la route, incapable de parler.
John la rejoignit et la prit dans ses bras.
Elle demeura immobile quelques secondes.
Puis elle referma ses bras autour de lui.
— Ce n'est pas possible, John.
— Reprenons la route.
Il regarda les champs morts.
— On verra.
Elle ne répondit pas.
Le chalet était maintenant tout près.
Mais ils n'avaient pas été les seuls à choisir la campagne pour fuir.
Monsieur Gilmore, célibataire endurci et contrôleur au fisc, sortait des boîtes de son véhicule utilitaire.
John et Mary le regardèrent.
Gilmore les aperçut.
Il se comporta comme s'il ne les avait pas vus.
John et Mary commencèrent à vider leur propre véhicule.
La grisaille était moins présente à Dunford.
Mais les arbres avaient changé.
Gilmore réapparut quelques secondes sur le seuil d'une porte à demi ouverte.
Il regarda dans leur direction.
Puis il rentra.
Chapitre 3
Gilmore
Mary ouvrit la porte.
Une odeur de mort entra avec l’air froid.
La nuit couvrait déjà la forêt et ses arbres mourants. Mary serra les revers de son cardigan et regarda l’horizon.
Rien ne bougeait.
Rien ne chantait.
La nature s’était tue.
John la rejoignit sur le balcon. Il se plaça derrière elle et l’entoura de ses bras.
Ils restèrent immobiles.
— John…
Elle hésita.
— Suis-je devenue sourde ? Je n’entends plus rien.
— C’est horrible.
Il la serra davantage.
Un froissement de branches attira l’attention de Mary.
Elle se redressa.
— Tu as entendu ?
— Non.
Le bruit s’éteignit.
John regarda la lisière du boisé.
— Cette fois, oui.
Un silence.
— C’était sans doute un petit animal. Ils vont mettre plus de temps à mourir.
Ils regagnèrent le chalet.
John alluma la radio.
Mary s’assit près du foyer.
John ouvrit les yeux sur un troisième matin au chalet.
Il se leva sans bruit.
Mary dormait encore.
Il alla préparer le déjeuner.
Chaque matin, elle lui adressait un léger sourire lorsqu’elle le trouvait devant les fourneaux.
La radio parlait désormais d’autre chose.
La mort de la végétation n’était plus le seul sujet.
Les services publics s’effondraient.
John posa une assiette devant Mary.
— Ce fut une bonne idée, la campagne.
Elle ne répondit pas.
Debout devant la fenêtre du salon, elle regardait la route.
Puis elle se retourna.
— Regarde, John.
Une voiture venait de s’engager dans l’allée du pavillon de Gilmore.
John s’approcha.
Gilmore sortit de son Jeep.
Il en fit le tour.
Ouvrit la portière du passager.
Une jeune femme descendit.
Ses vêtements étaient trop légers pour la saison.
Elle regarda autour d’elle.
Perdue.
Gilmore lui empoigna le bras.
Il l’entraîna vers sa maison.
John et Mary ne bougèrent pas.
Gilmore ouvrit la porte.
La jeune femme disparut à l’intérieur.
Puis la porte se referma.
Chapitre 4
La maison
John quitta Mary à la tombée du jour.
Elle referma la porte.
Son regard inquiet suivit son époux jusqu’à ce qu’il disparaisse dans le boisé.
Quelques minutes plus tard, elle l’aperçut près de la demeure de Gilmore.
John en fit le tour.
Les fenêtres étaient noires.
Le bâtiment était une épave abandonnée au fond de la mer.
Le bourdonnement semblait s’y répercuter, amplifié par les arbres qui l’entouraient.
Il allait repartir lorsqu’une idée lui vint.
Frapper à la porte.
Il s’approcha sans bruit.
Son poing resta suspendu.
Puis il se décida.
Tok ! Tok ! Tok !
Aucune réponse.
John attendit.
Rien.
La maison semblait inhabitée.
Il recula et fit demi-tour.
Un cri bref déchira le silence.
John se retourna.
Il revint à la porte.
Tok ! Tok ! Tok !
Rien.
Comme si la maison refusait de lui répondre.
Il resta immobile quelques secondes.
Puis il regagna le chalet.
Mary l’attendait sur le seuil.
Elle était transie de peur.
John secoua lentement la tête.
Il n’avait rien vu.
Ils ne dormirent pas de la nuit.
Au matin, la route attira leur attention.
La voiture de Gilmore remontait l’allée menant à son pavillon.
Il en descendit sans se presser.
Il semblait normal.
Aucune trace de la jeune femme.
— Je vais lui parler.
Mary se tourna vers lui.
— John, s’il t’arrivait quelque chose, la sécurité publique n’existe plus.
— Allons. Ce n’est que Patrick Gilmore.
Il esquissa un sourire.
— Notre voisin.
Quelques minutes plus tard, John observait les fenêtres de Gilmore.
Il fit le tour du bâtiment.
À pas de loup.
Lorsqu’il revint devant la maison, il se retrouva face à face avec Gilmore.
Le sourire de celui-ci était déjà là.
— Bonjour, John.
— Patrick. Tout va bien ?
Gilmore fixa le sol.
Son sourire étouffa un rire.
— Eh bien… c’est la fin, John.
Il regarda l’horizon.
— J’arrive du village. S’il y a un incendie, il n’y a plus de pompiers.
— Et ton amie, elle va bien ?
Silence.
Gilmore leva enfin les yeux.
— En pleine forme, elle est repartie ce matin.
Les deux hommes regardèrent l’horizon.
— Si tu as besoin de quoi que ce soit, Pat, nous sommes là.
Un nouveau silence.
Gilmore baissa les yeux.
— Entendu, John.
Il entra chez lui sans se presser.
La porte se referma.
John resta quelques secondes devant la maison.
Puis il s’en retourna.
Le couple avait convenu que John irait chercher des provisions après sa rencontre avec Gilmore.
Ensuite, il retournerait au loft pour récupérer quelques affaires oubliées.
Mary serait seule pendant vingt-quatre heures.
De sa fenêtre, elle observa John s’éloigner en direction du break.
Puis elle scruta la maison de Pat.
Elle semblait sans vie.
T. P. Dalton est l'auteur du roman apocalyptique Fuge, dont l'intrigue se déroule entre 2105 et 2107.

Félicitation. Une histoire passionnante.
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